La cour de Versailles : saurez vous bien vous entourer ?
Un jeu de Léo Blandin, illustré par de nombreux peintres d’époque et édité par Chèvre Édition.
☝ Instant Wikipédia :
En 1686, notre brave Louis XIV souffre, à force d’équitation et d’utilisation de clystères non stériles pour réaliser des lavements — traitement de référence d’à peu près tout à l’époque, ce qui consistait à enfoncer l’embout d’une seringue en métal de 10 cm dans le fondement pour y injecter de l’eau tiédasse. Les urgences seraient moins pleines de boulettes avec une angine si cela avait perduré de nos jours. Notre bon Soleil se retrouve ainsi avec une fistule anale, sorte de « sortie secondaire » relativement mal placée.
Ce dernier, un peu boudeur, ne pouvant plus monter à cheval à 48 ans, commence à être chonchon. L’ensemble des médecins essaie tant bien que mal de soigner ce qu’ils nomment pudiquement la tumeur à la cuisse royale (ce qui est plus classe que le deuxième trou du cul du roi, il faut bien l’avouer, mais moins précis).
Après beaucoup de cataplasmes et de poudre de perlimpinpin, presque aussi utile que l’homéopathie pour soigner un rhume, Charles-François Félix, chirurgien à la cour, se lance et propose une opération inédite. Ce dernier, après s’être entraîné sur environ 75 indigents — dont quelques-uns moururent en secret — se lance dans la chirurgie du royal popotin.
Environ trois heures sans anesthésie dans l’anus du roi, avec ce qui est devenu le bistouri royal, un nouvel instrument courbe à bout d’argent, secondé par quatre médecins et Madame de Maintenon lui tenant, comme son nom l’indique, la main. Le roi déclara en per-opératoire :
« Est-ce fait, messieurs ? Achevez et ne me traitez pas en roi ; je veux guérir comme si j’étais un paysan. »
L’opération fut un franc succès, même s’il fallut encore un peu de temps pour une rémission complète, si bien que cette chirurgie devint une mode, et que les nobles moyens demandèrent à se faire opérer à la manière d’un roi, qu’il y ait fistule ou non. Les modes, c’est comme la tecktonik parfois : c’est mieux quand ça disparaît.
Cette réussite eut trois bénéfices :
– elle permit au roi d’asseoir (c’est le cas de le dire) son pouvoir, malgré la révocation récente de l’édit de Nantes, en France comme à l’étranger ;
– elle donna du crédit au métier de chirurgien, jusque-là méprisé car considéré comme manuel et au contact du sang ;
– enfin, notre casse-pieds national Lully (je vous laisse chercher la cause de sa mort pour comprendre le pourquoi du casse-pieds) composa en l’honneur de cette réussite la chanson Seigneur, sauvez le roi, chanson oubliée chez nous mais devenue outre-Manche l’hymne national anglais God Save the Queen, repris plus tard par les Sex Pistols.
Comme quoi, une histoire de trou de balle français devint un hymne intemporel anglais… je ne sais pas quoi en conclure.
Mise en place : 3 minutes
Règles : 7 minutes
Temps de partie : 25 minutes
Âge : 8 ans
Type de jeu : draft, tableau building
Thème du jeu : créer sa cour royale au temps de Louis croix Vé bâton.
La duchesse Cunégonde de Sainte-J et son époux, le vicomte Archibalde de Saint-J, se décident à organiser une réception avec leur cercle de lèche-bo… cercle de proches, pardon. Après tout, Noël est là.
Le problème, c’est qu’avec une notoriété telle que la nôtre, cette petite réception risque de devenir un banquet royal (lol). Pour éviter de devoir nourrir tous ses pique-assiettes — pardon, ses augustes aristocrates — il fut décidé de ne convier que la crème de la crème de notre entourage pour des festivités que l’on souhaite familiales.
Ainsi, chaque J devra choisir neuf proches au sang bleu pour composer sa cour. Lesquels seront les plus chiants… pardon, distingués ? Bientôt, vous le saurez.
🔧Mise en place
Placez les trois cartes Compte-tour entre les joueurs et la carte Victoire militaire à côté. Placez deux jetons Cachet de cire sur chaque carte Compte-tour, et le dernier sur la Victoire militaire. Chaque carte Compte-tour est associée à une carte Grande Figure au hasard. Pour finir, chaque joueur reçoit dix cartes ; le reste des cartes est laissé à proximité, mais ne servira pas forcément.
Les braves gens
Les invités prestigieux
Exemple de tours
Exemple de tours 3,4 et 5
Exemple de tours 6 et 7
Exemple de tours 8 et 9
📢Vous voilà prêts à lancer vos invitations.
🔁La partie se déroule en neuf tours, ni plus ni moins.
Les joueurs prennent leurs cartes en main et doivent en jouer une dans leur tableau. Celui-ci devra être composé de trois cartes par trois en fin de partie. Mis à part le respect des dimensions et l’interdiction de superposer les cartes, celles-ci peuvent être placées librement dans l’espace.
Les cartes indiquent leur valeur en points de victoire (positive, nulle ou négative) en haut, ainsi que de zéro à trois cachets de cire indiquant leur catégorie socio-professionnelle (militaire, noble, érudit, empoisonneur, favorite, homme d’État et clergé), chacun pouvant cumuler les catégories (le cumul des emplois existe depuis longtemps chez les dirigeants, même si, de nos jours, favorite est moins présent chez les politiques).
On trouve aussi des symboles de scoring spéciaux sur certains érudits.
Pour finir, on peut retrouver :
– un symbole éclair indiquant un pouvoir à déclencher à l’arrivée de la carte dans la cour, pouvant avoir une interaction négative forte sur le jeu adverse ou, au contraire, un effet positif sur le sien ;
– une condition de scoring final à respecter ;
– des bonus de cachets de cire.
Aux tours 3, 6 et 9, les joueurs regardent les cachets de cire présents sur la carte Compte-tour associée. Celui qui en possède le plus peut prendre la carte Grande Figure correspondante et remplacer une de ses cartes par celle-ci (le pouvoir remplace, il ne s’associe pas — encore des similitudes avec l’actualité, dira-t-on). En cas d’égalité, c’est le joueur ayant le plus de cachets sur la suprématie militaire qui l’emporte ; si l’égalité persiste, la Grande Figure boude et s’en va, digne… ou pas.
🏁📝À la fin du neuvième tour, chaque joueur scanne le QR code fourni dans l’application et saisit ses cartes dans l’ordre (il est aussi possible de le faire sans aide si l’ajout de technologie vous semble trop anachronique dans un jeu historique).
Cela donne le score quasi final.
À cela, le joueur ayant le plus de cachets militaires gagne six points supplémentaires, tandis que celui qui en possède le moins en perd six.
La cour de Mme J
La cour de Mr J
Le fameux QR code qui mène à l'application
Et c'est parti,
on entre les numéros des cartes dans l'application
Le décompte de la cour de Mme J
Le décompte de la cour de Mr J
Victorieux
🏆Celui dont la cour est la plus fastueuse et la plus riche en points de victoire pourra continuer à vivre la grande vie à Versailles en savourant sa victoire, pendant que 💀les perdants iront tester en avant-première, avec les gueux et autres roturiers composant leur cour des miracles, l’invention de Joseph-Ignace Guillotin (qui ne verra le jour qu’un siècle plus tard, mais chut).
La tranche du jeu
👥À deux joueurs, la domination militaire ne fait gagner que trois points, et les cartes Compte-tour sont retournées. On place sous chacune deux cartes normales en regard de chaque cachet de cire. Lors des tours indiqués, le joueur ayant le plus de symboles de cachets de cire indiqués au-dessus de la carte pourra, s’il le souhaite, la prendre pour remplacer immédiatement une carte de sa cour. Les cartes Grande Figure s’acquièrent de la même manière qu’à plus de joueurs.
👀
Le matériel est de très belle qualité : les cartes brillantes sont super agréables à manipuler et plutôt résistantes. L’iconographie et les textes sont clairs, et les rares cartes plus compliquées sont expliquées dans les règles. Niveau illustrations, ce sont des reproductions de peintures d’époque pour représenter chaque individu ; on aime ou on n’aime pas, mais niveau authenticité et immersion, il n’y a rien à redire.
J’ai tout particulièrement apprécié le livret façon journal people royal, avec des anecdotes sur chaque protagoniste historique. Il faut avouer que l’application gratuite pour compter les points est une excellente idée pour gagner du temps et éviter les erreurs : vraiment du tout bon pour ce petit éditeur indépendant.
Le petit bémol vient des règles, très — voire trop — courtes, et pouvant laisser planer le doute. À part sur les images, il n’est noté nulle part que le tableau doit être en 3 par 3 : doit-on jouer les cartes en adjacence ou non ? Cela peut sembler logique, mais peut être très important dans ce genre de jeu de stratégie. Une FAQ serait peut-être bienvenue.
❓Léo Blandin avait déjà su nous séduire avec Drone vs Goéland, le jeu ayant obtenu la 3e place de la Coupe des Duellistes en l’an de grâce 2022, et ce n’est pas rien.
Voilà qu’on le croise au détour d’une tente avec un jeu où l’on joue avec des vieux en collants : un jeu de gestion d’EHPAD ?
Non, un jeu d’histoire, voyons. Il n’en fallait pas plus pour l’acheter et bénéficier d’une super dédicace, preuve de notre ascension fulgurante dans l’échelle sociale grâce à cet anoblissement festivalier.
LA dédicace
La mécanique du jeu est assez simple : on retrouve la base du draft — on prend une carte pour la jouer et on donne le reste à son voisin — et celle du tableau building, où chaque carte jouée reste dans son tableau et donne des capacités immédiates ou finales. Rien de bien nouveau, me direz-vous.
Et pourtant, la très forte interaction entre les cartes, tant sur son propre jeu que sur celui de l’adversaire, donne tout son cachet — sans cire — à ce jeu. Jouer La Voisin dans votre cour vous fera perdre neuf points, aïe, mais obligera l’adversaire à retourner deux cartes de son jeu. Derrière, l’Empoisonneuse vous donnera les cachets adéquats pour récupérer Madame de Montespan et ses six points. Il reste alors à récupérer Louis XIV et à virer ses gourgandines pour potentialiser cette noble acquisition.
Et si la Montespan m’échappe, il faudra que j’arrive à jouer Bossuet — Jacques-Bénigne de son prénom — afin d’échanger La Voisin contre François de Créquy, histoire de ne pas perdre ces points et de pouvoir briguer le bonus militaire.
Si l’on omet les premiers tours de jeu, qui, comme souvent dans ce type de jeu, prennent pas mal de temps — car il faut prendre connaissance de ses dix cartes, de leurs icônes et de leurs pouvoirs, ainsi que des Grandes Figures et de leurs éventuelles interactions, surtout pour les novices — les tours deviennent ensuite plutôt fluides et rapides, à condition que vos adversaires ne soient pas dans la programmation à l’excès. Dans le cas contraire, le temps d’envisager toutes les possibilités et de prédire — enfin surtout espérer — les cartes qui reviendront, il est possible de voir défiler l’intégralité du règne du Roi-Soleil, toujours détenteur du record de longévité, avant d’apercevoir la fin de la partie, juste devant Drucker Ier.
Un jeu plein de combos, d’interactions et de coups bas, sur un fond historique documenté où chaque carte, chaque pouvoir et chaque interaction a une justification historique en plus de son intérêt ludique. Et le plaisir est là.
J’aime beaucoup les jeux de tableau building — Symbiose étant notre dernière belle découverte dans le domaine — mais celui-ci, avec son côté plus méchant et plus royal, a su nous séduire et rendre Mme J encore plus furieuse que Marie-Thérèse d’Autriche face aux adultères de son royal mari.
👉Alors, à 2 c’est mieux ?
À deux joueurs, la stratégie change du tout au tout. Dès le deuxième tour de jeu, on connaît l’ensemble des cartes en jeu, ce qui facilite la mise en place d’une stratégie sur plusieurs tours. Ensuite, malgré cette connaissance rapide, entre les trois Grandes Figures et les six cartes standards susceptibles de s’interchanger avec sa cour en construction, les possibilités de retournement de situation restent nombreuses.
On joue en misant sur les cachets de cire pour échanger des cartes devenues périssables. Madame de Maintenon me servira surtout à récupérer Racine, qui potentialisera mes plumes, renvoyant de ce pas la noble gourmande folâtrer ailleurs avec le roi en toute discrétion. On anticipe ce que va prendre l’adversaire, on tente de lui couper l’herbe sous le pied sans se faire distancer sur le militaire, qui, même moins pénalisant qu’à plus de joueurs, reste à surveiller. La partie en devient plus rapide et plus nerveuse, mais aussi très punitive en cas d’erreur de calcul.
J’ai beaucoup apprécié ma partie à quatre joueurs, mais le contrôle y est moindre. Il devient plus difficile de surveiller tous les tableaux et de connaître l’ensemble des pouvoirs en jeu pour savoir qui pénaliser avec ses cartes à interaction négative. Et n’aimant pas attendre, il n’est pas rare que mes choix deviennent plus opportunistes que stratégiques.
À deux, moins de cartes, plus d’actions, une stratégie tout aussi retorse maintenant le suspense jusqu’à la fin. Il est d’ailleurs bien rare de prévoir le vainqueur — sauf quand je joue contre Mme J, qui ne peut qu’admirer mon superbe port de perruque poudrée. Et comme disait ce bon Louis :
« Il est sans comparaison plus facile de faire ce qu’on est que d’imiter ce qu’on n’est pas. »
Pour conclure, le jeu est adapté à tout nombre de joueurs, mais je le préfère avec moins de concurrence, ce qui entraîne davantage de contrôle.
Bon, maintenant que les neuf sont là, il est temps d’aller quérir l’anneau… ah non, mauvaise histoire. Servez le banquet et festoyons, braves gueux.
















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